Bazar de la Littérature

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Liz Nugent, voilà une auteure contemporaine irlandaise que je ne connaissais pas encore. Et en plus elle nous propose un roman de suspens psychologique, voilà qui a tout pour m’intriguer.
Dans la même veine, j’ai lu il y a quelques mois Le Maître des insectes de Stuart Prebble, également publié chez Denoël. J’avais aimé le propos et le cheminement jusqu’à la chute. Ici à nouveau, et c’est peut-être encore plus net, j’ai beaucoup aimé la construction destructurée de l’histoire qui plonge le lecteur au coeur du passé d’Oliver, un personnage complexe et passionnant.

Le premier chapitre laisse la parole à Oliver qui, muni d’un sang-froid glaçant, nous explique qu’il a frappé sa femme Alice, jusqu’à l’envoyer dans le coma. A priori sans remords, l’homme annonce les faits, reportant la faute sur son épouse. La situation et le décor sont posés. Il ne reste plus qu’à découvrir l’homme qui se cache derrière ce masque impassible et à comprendre comment il a pu en arriver à une telle violence.
Tous les chapitres suivants, rédigés à chaque fois d’un point de vue différent, va nous apporter de nouveaux éléments et nous éclairer sur la personnalité mystérieuse d’Oliver. Chaque personnage intervient sur une petite dizaine de pages et nous raconte un souvenir qu’il a de cet homme impénétrable. Enfance, adolescence, années universitaires, monde du travail, les pièces du puzzle arrivent au compte-goutte et dans un ordre qui semble complètement aléatoire. Vous n’aurez pas un récit linéaire, de la naissance à l’horrible jour -j ; non. Et c’est tant mieux ! C’est au lecteur de rassembler les éléments biographiques du héros pour reconstituer son passé et y trouver (ou pas ?) une explication à son geste.

Au fil des pages, la personnalité d’Oliver devient de plus en plus claire. Sans parler d’horreur, ce qu’on apprend fait froid dans le dos. Séduisant et mystérieux de prime abord, le héros se révèle finalement particulièrement effrayant. Et pourtant, les épisodes liés à son enfance tendent à nous le rendre plus sympathique, à compatir à son histoire… et même si on ne peut décemment pas apprécier cet homme, on apprend tout de même à le comprendre. On ne lui pardonne pas son geste (ni tout le reste), c’est impossible, mais on le regarde différemment. Parce qu’on sait.

Les personnages secondaires, bien que finalement moins développés, n’en restent pas moins de belles figures assez complexes… et nombreuses. Pas d’inquiétude, vous ne vous y perdrez pas, tout est très clair.
Alice est peut-être celle que l’on connaît le moins après avoir tourné la dernière page. Et c’est presque dommage de ne pas avoir eu plus d’éléments sur cette femme qui n’a probablement pas dû connaître beaucoup de bonheur. Sa vie n’aura été qu’illusions et mensonges… c’est assez triste.

Outre l’aspect psychologique très bien développé dans ce roman, j’ai aimé trouver dans celui-ci, un petit témoignage presque sociologique de la vie irlandaise, notamment dans la deuxième moitié du XXe siècle. L’importance de l’Eglise dans le quotidien de chacun, la place de la famille, le travail, l’homosexualité, les enfants hors mariage… ce n’est pas une étude ni même un témoignage poussé mais c’est un contexte en fond qui m’a intéressée et plu. Mais les lecteurs habitués de ce blog n’en seront pas surpris.

Le texte se révèle à la fois glauque et dramatique. Si l’on quitte quelques-uns des personnages heureux – ou au moins apaisés – ils ont globalement tous connu de nombreuses épreuves au cours du texte. Rejet familial, amours déçues, décès brutaux, maladie… on ne peut pas dire qu’Oliver ou la fabrique d’un manipulateur soit un roman qui donne le moral.
Et malgré tout, on tourne les pages avec « facilité », curieux d’avoir le fin mot de l’histoire. Et malgré l’horreur de la situation, on se rend compte que ce que nous raconte Liz Nugent n’a pas grand chose de fictionnel. Elle nous offre les portraits d’hommes et femmes terriblement blessés par la vie ; et surtout le portrait de l’un d’entre eux, pour lequel les choses ont un jour échappé à son contrôle…

Un court roman construit avec une narration éclatée, ce qui lui donne toute son intensité. Un anti-héros complexe et passionnant, qu’on ne peut aimer mais qu’on apprend à connaître et presqu’à comprendre… Je ne sais pas si Liz Nugent a publié d’autres titres, en tout cas je surveillerai les futures traductions françaises.